Une analyse du marché français révèle des pratiques industrielles hétérogènes
SugarWatch Europe a analysé un échantillon de 59 laits infantiles commercialisés en France. Nos observations nous ont permis de constater que la majorité des produits vendus (64%) contenait des sucres ajoutés, et qu’un tiers seulement des formules (36%) en était absent ce qui démontre qu’il est techniquement possible de s’en passer.
Cette étude, qui s’inscrit dans le cadre réglementaire européen, soulève des questions sur l’alignement entre les pratiques des industriels et les recommandations de santé publique concernant la limitation des sucres libres (ou ajoutés) chez les jeunes enfants.
Contexte et méthodologie
En matière de laits infantiles, l’Union européenne dispose d’un cadre réglementaire harmonisé pour les préparations destinées aux enfants, notamment à travers le règlement UE n°609/2013 et le règlement délégué UE 2016/127.
Dans ce contexte, nous avons utilisé la France comme territoire d’observation, constituant ainsi un espace représentatif des pratiques autorisées sur l’ensemble du marché intérieur européen. L’objectif de cette enquête n’était pas de couvrir l’intégralité du marché, mais de documenter un panel suffisamment large de produits pour observer les pratiques industrielles autorisées et reproductibles dans l’ensemble de l’Union.
Nous avons analysé les étiquetages nutritionnels et les listes d’ingrédients publiées par les fabricants de 59 laits infantiles premier âge commercialisés en France en 2025. Afin d’être les plus impartiaux possible, SugarWatch Europe attire l’attention sur plusieurs limites de cette étude:
- – Comme précisé en introduction, notre échantillon, bien que représentatif, ne couvre pas l’intégralité du marché français mais un échantillon suffisamment large pour être signifiant et représentatif;
- – Cette enquête pourra nécessiter d’études être complétée dans et avec d’autres États membres ;
- – Enfin, les effets à long terme des sucres ajoutés dans l’alimentation infantile nécessitent davantage de recherches longitudinales pour établir des liens causaux définitifs.
Toutefois, et à l’instar de l’étude menée par Public Eye sur les laits infantiles présents et vendus sur le marché du continent africain, nous attirons l’attentions des consommateurs et des pouvoirs publics sur la présence inutile de sucres ajoutés dans ces préparations destinées à des enfants de très bas-âges.
Une majorité de produits contiennent des sucres ajoutés
Ainsi, sur l’ensemble des produits étudiés, il apparait que seuls 36% d’entre eux ne contiennent aucun sucre ajouté et se limitent au lactose naturellement présent dans le lait maternel.
À l’inverse, 64% de notre échantillon contient des sucres ajoutés sous forme de maltodextrine (54%), sirop de glucose (5%) ou amidon modifié. Parmi l’ensemble des produits scannées par notre ONG, seulement 36% des laits pour bébés (soit 20 produits) ne contiennent aucun de ces sucres transformés.
Sur certains produits, nous avons par ailleurs observé, des teneurs considérablement élevées pouvant atteindre 7,8 grammes pour 100 grammes de poudre. S’il convient de souligner que tous les produits analysés sont conformes à la réglementation européenne en vigueur, ces observations indiquent que les pratiques observées ne relèvent pas d’exceptions nationales mais de choix industriels permis à l’échelle de l’Union. Il est donc ici question d’interroger le cadre normatif et le rôle des pouvoirs publics dans l’autorisation ou la limitation des sucres dans les produits destinés aux plus petits.
Cette situation mérite également une attention particulière dans la mesure où le lait infantile constitue souvent l’unique source d’alimentation des bébés non allaités pendant plusieurs mois. Dans l’alimentation infantile, les glucides représentent une part importante de l’apport énergétique, et chaque ingrédient compte. Dans un contexte de circulation libre des produits à l’échelon de l’UE, où parfois ce ne sont que les noms de produits ou de marques commerciales qui changent, nous alertons les pouvoirs publics européens et nationaux sur les bonnes recommandations de santé publique à adapter et à partager à l’échelle européenne en la matière.
Quelles sont les justifications des industrielles et les alternatives possibles
L’ajout de maltodextrine, de sirop de glucose ou d’amidons modifiés sont justifiés par les industriels pour des raisons techniques et/ou économiques. Ces derniers invoquent la nécessité d’améliorer la solubilité de la poudre dans l’eau, d’assurer la stabilité de la formule, ou d’épaissir certains laits dits “confort” ou anti-régurgitation.
Mais la dimension économique tient le rôle le plus important car le coût de la maltodextrine est bien moins élevé que celui du lactose à l’achat pour les industriels. Dans un marché européen fortement concurrentiel et standardisé, ces choix de formulation répondent donc d’abord à des logiques économiques transnationales, qui vont bien au-delà du seul marché français.
Mais notre analyse démontre également que l’ajout de sucres ne répond pas qu’à un besoin technique absolu puisque plus d’un tiers des laits analysés utilisent uniquement du lactose, tout en respectant pleinement le cadre réglementaire européen.
Ces laits (voir les données complètes à la partie – infographies) démontrent qu’il est possible de formuler des préparations infantiles de qualité sans recourir aux sucres ajoutés.
Ces marques opèrent dans plusieurs pays européens et attestent que des formulations sans sucres ajoutés sont compatibles avec les exigences industrielles réglementaires et commerciales du marché intérieur. L’existence de ces produits est une preuve supplémentaire que l’ajout de sucres résulte avant tout d’un choix industriel plutôt que d’une contrainte technique incontournable.
Cette conclusion est fondamentale car elle signifie que chaque gramme de sucre ajouté dans une préparation infantile résulte d’une décision délibérée, qui pourrait être différente et ce constat dépasse le seul cas français en interrogeant les choix industriels opérés à l’échelle du marché européen.
Recommandations de santé publique et écart réglementaire
Le lait maternel doit constituer la référence nutritionnelle pour les préparations infantiles car elle ne contient que du lactose comme source de glucides. Cette observation devrait être le point de départ des préparations industrielles, car quelle justification scientifique existe-t-il pour tolérer que des sucres soient ajoutés dans les formules destinées aux nourrissons en bonne santé ? À ce jour, aucune étude ne démontre qu'un bébé en bonne santé a besoin de sucres ajoutés au-delà du lactose.
Si le cadre juridique européen encadre la composition et l’étiquetage des aliments pour nourrissons (règlement UE n°609/2013, règlement délégué UE 2016/127 et règlement UE n°1169/2011), rien ne prévoit pour autant de limitation explicite des sucres ajoutés ni de hiérarchie nutritionnelle entre les différentes sources de glucides autorisées.
En pratique, cette lacune permet aux industriels l’utilisation de sucres transformés tels que les maltodextrines ou les sirops de glucose dans des produits destinés à des nourrissons, alors même que l’article 168 du TFUE impose un niveau élevé de protection de la santé humaine et que l’article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne fait de l’intérêt supérieur de l’enfant une considération primordiale.
Il y a ainsi un décalage entre les recommandations de santé publique, qui préconisent de minimiser les sucres libres, et la réglementation actuelle qui tolère des teneurs parfois élevées en sucres ajoutés dans les préparations infantiles. Cet écart mériterait d’être examiné dans une perspective de cohérence des politiques publiques européennes, afin de rendre effectifs ces principes de protection fondamentaux de l’Union.
Risques sanitaires documentés et questions ouvertes
D’un point de vue scientifique, la littérature et les recherches actuelles identifient plusieurs risques associés à une exposition précoce aux sucres ajoutés, bien que certains effets à long terme nécessitent encore des études complémentaires pour établir des liens causaux définitifs.
L’impact sur la santé dentaire en premier lieu, constitue le risque le plus immédiat et le mieux documenté sachant que les sucres libres augmentent le risque de caries précoces, et reste un problème de santé publique reconnu chez les jeunes enfants en Europe.
Le risque de surpoids et d’obésité, ensuite, représente une préoccupation à plus long terme car les sucres ajoutés favorisent la prise de poids et peuvent perturber la régulation métabolique dès les premiers mois de vie. A cet égard, une étude longitudinale européenne menée par Jardí et ses collègues en 2019 a observé qu’une consommation plus élevée de sucres libres à 12 mois est significativement associée à un risque augmenté de surpoids à 30 mois. Ces données suggèrent que l’exposition précoce pourrait avoir des répercussions sur la trajectoire pondérale de l’enfant.
Bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires pour établir des mécanismes causaux définitifs et évaluer les effets à très long terme, le principe de précaution – notamment en matière de santé publique devrait être engagé.
Enfin, l’un des effets potentiels les plus préoccupants concerne la programmation du goût: Les données scientifiques suggèrent qu’une exposition précoce aux sucres pourrait favoriser une préférence durable pour le goût sucré, persistant toute la vie et orientant les choix alimentaires futurs vers des produits plus sucrés. Cette “éducation” précoce du palais se faisant à un âge où le nourrisson n’a aucune capacité de choix doit alerter les pouvoirs publiques en matière d’éducation et de sensibilisation.
Enfin, et pour illustrer l’ampleur potentielle de l’exposition des sucres libres sur les nourrissons, un bébé consommant 800 millilitres par jour (soit environ 4 biberons) d’un lait contenant 3 grammes de sucres ajoutés pour 100 millilitres (moyenne relevée par notre étude) ingèrerait 24 grammes de sucres ajoutés quotidiennement, soit l’équivalent approximatif de 6 morceaux de sucre par jour (l’équivalent d’une demie canette de Coca-Cola).
Répétée jour après jour pendant les premiers mois de vie, cette exposition soulève des questions sur ses conséquences à long terme en matière de programmation métabolique, de préférences alimentaires et de trajectoire pondérale. Dans les cas les plus extrêmes observés dans notre échantillon, cette différence peut représenter jusqu’à 60 grammes de sucres ajoutés quotidiennement (soit une canette et demie par jour), justifiant une approche de précaution même en l’absence de consensus scientifique définitif sur tous les effets à long terme.
Analyse de la relation entre prix et teneur en sucres ajoutés
L’argument économique selon lequel les sucres ajoutés comme la maltodextrine permettraient de réduire les coûts de production pour les industriels, et donc potentiellement les prix pour les consommateurs, mérite néanmoins un examen attentif car l’analyse du panel révèle une observation contraire à cette hypothèse;
Il existe une corrélation positive entre la teneur en sucres ajoutés et le prix de vente au consommateur, avec un coefficient de corrélation de l’ordre de 0,31. Pour le formuler plus simplement, les laits contenant davantage de sucres ajoutés ont tendance à être vendus plus cher que ceux qui n’en contiennent pas ou peu.
L’analyse comparative des prix moyens confirme cette tendance. Les laits contenant 2 grammes ou moins de sucres ajoutés pour 100 grammes de poudre coûtent en moyenne 19,77 euros, tandis que ceux dépassant ce seuil affichent un prix moyen de 22,21 euros, soit une différence de 2,44 euros en moyenne. Les laits présentant les teneurs les plus élevées en sucres ajoutés sur le marché français coûtent donc en moyenne plus cher que leurs homologues moins sucrés.
Cette observation contredit l’idée selon laquelle les sucres ajoutés permettraient de proposer des produits plus accessibles financièrement aux familles. En réalité, les laits les plus riches en sucres ajoutés appartiennent souvent aux gammes commercialisées comme “premium”, “AR” (anti-régurgitation) ou “confort”. Ces produits sont vendus avec des promesses spécifiques telles que l’aide à la digestion, la réduction des coliques ou l’épaississement du lait. Ces stratégies de segmentation “premium” s’observent dans l’ensemble du marché européen et semblent reposer davantage sur des promesses marketing que sur des améliorations nutritionnelles démontrées scientifiquement.
Cette dynamique de prix soulève des questions sur la cohérence entre le discours industriel et la réalité commerciale. Si les sucres ajoutés réduisent effectivement les coûts de production pour les fabricants, cette économie ne se répercute manifestement pas sur les prix de vente au consommateur. Les familles qui cherchent des solutions pour des bébés présentant des troubles digestifs se voient ainsi proposer des laits spécialisés à la fois plus chers et plus riches en sucres ajoutés, sans bénéfice nutritionnel démontré par rapport aux formulations standard utilisant uniquement du lactose.
Infographie interactive de notre étude
Le label bio ne garantit pas l'absence de sucres ajoutés
En prenant en compte ces réalités de marché, les consomateurs peuvent être tentés de se reporter sur l’alimentation bio pour se prémunir des risques relatifs à la présence des sucres libres dans les préparation infantiles.
Si le cadre réglementaire européen régissant l’agriculture biologique n’interdit pas l’usage de sucres ajoutés issus de l’agriculture biologique dans les préparations infantiles, le label bio certifie d’abord l’origine agricole des ingrédients et les modes de production, mais jamais leur qualité nutritionnelle intrinsèque ni leur adéquation avec les recommandations de santé publique concernant les sucres libres.
Cette distinction fondamentale entre certification biologique et composition nutritionnelle n’est pas toujours évidente pour les consommateurs.
L’analyse révèle ainsi que plusieurs laits certifiés biologiques contiennent des quantités significatives de sucres ajoutés. Pour ne citer que ces exemples, le lait Babybio Primea 1, certifié bio, affiche une teneur de 2,6 grammes de sucres ajoutés pour 100 millilitres. Le Holle Bio 1, malgré sa double certification bio et Demeter, contient 1,9 gramme de sucres ajoutés pour 100 millilitres. Ces produits, bien que conformes aux exigences de l’agriculture biologique, s’écartent des recommandations nutritionnelles concernant la limitation des sucres libres. À l’inverse, plusieurs laits non certifiés biologiques présentent zéro gramme de sucre ajouté, aucune maltodextrine ni amidon modifié, démontrant que l’absence de certification biologique n’est pas incompatible avec une composition nutritionnelle optimale.
Cette situation constitue un enjeu d’information majeur dans la mesure où de nombreux parents associent spontanément le label biologique à une meilleure qualité nutritionnelle ou à une teneur réduite en sucres.
L’association fréquente entre “bio” et “santé” dans les communications marketing peut contribuer à renforcer cette perception et les parents soucieux de l’alimentation de leur enfant, disposés à investir davantage dans des produits certifiés biologiques, peuvent ainsi se retrouver à choisir des laits contenant plus de sucres ajoutés que des alternatives conventionnelles moins onéreuses.
Cette réalité souligne l’importance d’une information nutritionnelle (nutriscore) claire et accessible, permettant aux consommateurs de distinguer les caractéristiques liées au mode de production agricole de celles relevant de la composition nutritionnelle.
Questions d'équité d'accès à une alimentation infantile conforme aux recommandations
Notre enquête interroge l’équité d’accès à une alimentation infantile conforme aux recommandations de santé publique à l’échelle européenne.
La première concerne en premier lieu les familles confrontées à des troubles digestifs chez leur nourrisson car les bébés nécessitant des formules spécialisées en raison de reflux, de coliques ou d’allergies se voient souvent proposer des laits à la fois plus chers et plus riches en sucres ajoutés. Cette situation expose les nourrissons les plus vulnérables, ceux qui nécessitent des formules spéciales, aux doses les plus élevées de sucres ajoutés, sans que cette exposition soit justifiée par des bénéfices démontrés pour leur condition spécifique.
La deuxième question concerne l’accès à l’information:
Les parents disposent-ils aujourd’hui des outils nécessaires pour identifier facilement les produits sans sucres ajoutés dans un contexte d’étiquetage complexe ? L’étiquetage nutritionnel actuel, tel qu’il est harmonisé à l’échelle européenne, ne distingue pas clairement le lactose des sucres ajoutés dans les tableaux nutritionnels standard. Les parents doivent déchiffrer les listes d’ingrédients à la recherche de termes techniques comme “maltodextrine” ou “amidon modifié”, sans nécessairement comprendre leur signification ni leur impact nutritionnel. Cette opacité limite la capacité des consommateurs à faire des choix véritablement éclairés.
La troisième question, enfin, porte sur la cohérence des gammes “premium“.
Les produits commercialisés comme offrant le meilleur pour les nourrissons ne sont pas systématiquement les plus alignés sur les recommandations nutritionnelles concernant les sucres libres. Cette incohérence entre les promesses marketing et la réalité nutritionnelle peut induire en erreur des parents de bonne foi qui pensent faire le meilleur choix pour leur enfant en optant pour des produits présentés comme haut de gamme.
La situation actuelle crée une forme de variabilité dans l’exposition aux sucres ajoutés selon plusieurs facteurs:
- – Le niveau d’information nutritionnelle des parents,
- – Leur capacité à décrypter des étiquetages techniques,
- – Leurs ressources financières,
- – Et l’offre disponible dans leur zone géographique.
Cette hétérogénéité dans l’accès à une information claire et la capacité à faire des choix conformes aux recommandations de santé publique constitue un enjeu d’équité à l’échelle européenne encore plus dans un marché intérieur où les mêmes produits circulent librement entre États membres, et où les recommandations de santé publique peuvent différer d’un Etat Membre à un autre. Enfin, il est essentiel que les principes de protection de la santé et de l’intérêt supérieur de l’enfant sont inscrits dans les textes fondamentaux de l’Union, cette inégalité face à l’information nutritionnelle mériterait d’être considérée comme un sujet de préoccupation collective.
Les recommandations SugarWatch Europe
Face à ces constats, SugarWatch Europe formule cinq recommandations visant à mieux protéger la santé des nourrissons et à renforcer la cohérence entre les pratiques industrielles, la réglementation et les recommandations de santé publique:
Encadrer strictement l'usage de maltodextrine, sirop de glucose et amidons modifiés
Ces ingrédients devraient être limités aux formules thérapeutiques strictement nécessaires, avec justification médicale documentée. Leur présence systématique dans des laits destinés à des nourrissons en bonne santé n’est étayée par aucune recommandation scientifique et s’écarte des orientations des autorités de santé concernant la limitation des sucres libres.
Faire du lactose l'unique source de glucides par défaut dans les préparations infantiles standard
Le lait maternel ne contient que du lactose comme source de glucides, et les préparations infantiles devraient suivre ce modèle de référence. Notre enquête démontre que c’est techniquement possible puisque 36% des produits analysés y parviennent déjà, tout en respectant les normes nutritionnelles européennes et en assurant une bonne solubilité et une acceptabilité commerciale.
Rendre obligatoire un double affichage clair sur les emballages
Les étiquettes doivent distinguer clairement “Lactose (sucre naturel du lait)” et “Sucres ajoutés (hors lactose)” dans le tableau nutritionnel. Actuellement, les parents ne peuvent pas distinguer ces deux catégories dans l’étiquetage nutritionnel standard, ce qui les empêche de faire des choix véritablement éclairés. Cette opacité ne profite ni à l’information du consommateur ni à l’objectif de santé publique.
Garantir aux parents une information claire et accessible sur la présence de sucres ajoutés
Les parents ne doivent plus être seuls face à des listes d’ingrédients où se cachent maltodextrines, amidons modifiés et sirops de glucose sous des appellations techniques. Une information claire, accessible et vérifiable sur la présence et la quantité de sucres ajoutés constitue un prérequis pour permettre aux familles de faire des choix conformes aux recommandations de santé publique, indépendamment de leur niveau d’expertise nutritionnelle.
Aligner la réglementation des laits infantiles sur les recommandations de santé publique
Les autorités de santé, que ce soit l’OMS, la Commission européenne ou les sociétés pédiatriques, recommandent de minimiser strictement les sucres libres chez les jeunes enfants. Il existe un écart entre ces recommandations claires et une réglementation qui tolère des teneurs parfois très élevées en sucres ajoutés dans les préparations infantiles. Cet écart mériterait d’être résorbé dans une logique de cohérence des politiques publiques européennes et de prévention dès les premiers mois de vie.
Conclusions
Cette analyse de 59 laits infantiles commercialisés en France dans le cadre réglementaire européen permet de tirer plusieurs enseignements.
Tout d’abord, la production de préparations infantiles sans sucres ajoutés est techniquement possible, comme en témoignent 36% des produits analysés qui utilisent uniquement du lactose tout en respectant l’ensemble des exigences réglementaires et commerciales.
Ensuite, alerter sur le fait que le label bio ne garantit en rien l’absence de sucres ajoutés, ce qui peut créer une confusion préjudiciable aux choix des parents qui associent spontanément certification biologique et qualité nutritionnelle optimale et peut constituer une manipulation marketing.
Troisièmement, que les produits les plus riches en sucres ajoutés sont en moyenne plus chers que leurs homologues moins sucrés, faisant des produits les plus sucrés des produits plus avantageux économiquement pour les industriels au regard du moindre coût des substituts au lactose utilisés dans les formulations.
Enfin, qu’un écart significatif existe entre les recommandations de santé publique, qui préconisent de minimiser les sucres libres dès le plus jeune âge, et les pratiques industrielles autorisées par le cadre réglementaire actuel.
Les connaissances scientifiques actuelles, bien que nécessitant des approfondissements sur certains effets à long terme, convergent vers une approche de précaution concernant l’exposition précoce aux sucres libres. L’étiquetage actuel, harmonisé à l’échelle européenne, ne permet pas aux parents d’identifier facilement la présence et la quantité de sucres ajoutés dans les préparations infantiles, limitant leur capacité à faire des choix éclairés conformes aux recommandations de santé publique.
Le marché des laits infantiles présente aujourd’hui une grande hétérogénéité dans les choix de formulation et certains fabricants font le choix de reproduire la logique du lait maternel en se limitant au lactose comme source de glucides, démontrant ainsi la faisabilité technique et commerciale de cette approche. D’autres en revanche, ajoutent des sucres transformés pour des raisons principalement techniques et économiques, sans que les bénéfices pour la santé des nourrissons soient démontrés scientifiquement.
Cette diversité de pratiques, toutes autorisées par le cadre réglementaire européen, interroge sur la cohérence entre les objectifs de protection de la santé inscrits dans les textes fondamentaux de l’Union et leur traduction concrète dans les normes applicables à l’industrie alimentaire infantile.
Les nourrissons et leurs parents méritent une transparence accrue dans l’information nutritionnelle. Les industriels ont la responsabilité de privilégier la santé des nourrissons dans leurs décisions de formulation, particulièrement lorsque des alternatives sans sucres ajoutés sont techniquement et commercialement viables. Les autorités publiques ont de ce fait, le devoir de garantir un cadre réglementaire cohérent avec les recommandations de santé publique et de veiller à ce que tous les enfants, sans distinctions et quelle que soit la situation de leurs parents, aient accès à des préparations infantiles conformes à ces recommandations. Notre enquête montre qu’il est possible de produire des préparations infantiles de qualité sans recourir aux sucres ajoutés. Cette pratique, aujourd’hui minoritaire avec 36% des produits, a démontré sa viabilité technique, réglementaire et commerciale. Il serait souhaitable que cette approche, plus conforme aux recommandations de santé publique et au modèle nutritionnel du lait maternel, devienne progressivement la norme dans l’ensemble du marché européen. La santé de millions d’enfants justifie cette évolution.
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Références
Source scientifique citée :
Jardí, C., et al. (2019). Association between free sugar intake and cardiometabolic risk factors in European children: the IDEFICS study. International Journal of Obesity.
Cadre réglementaire européen :
Règlement (UE) n° 609/2013 concernant les denrées alimentaires destinées aux nourrissons et aux enfants en bas âge ; Règlement délégué (UE) 2016/127 complétant le règlement (UE) n° 609/2013 en ce qui concerne les exigences spécifiques en matière de composition et d’information applicables aux préparations pour nourrissons et aux préparations de suite ; Règlement (UE) n° 1169/2011 concernant l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires.
Textes fondamentaux de l’Union européenne :
Article 168 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) ; Article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.
Recommandations internationales :
Organisation Mondiale de la Santé, Lignes directrices sur les apports en sucres ; Commission européenne, Orientations en matière de nutrition infantile.